Comprendre les violences conjugales et l’emprise psychologique : Pourquoi accepte-t-on l’inacceptable ?

Les violences au sein du couple ou de la famille ne débutent presque jamais par des actes physiques explicites. Elles s’installent le plus souvent de manière insidieuse, par le biais de mots répétés, de remarques anodines en apparence, de comportements de contrôle et d'un isolement progressif. Dans mon intervention récente pour le podcast États Dames, présenté par Stéphanie Jary, nous avons abordé cette question fondamentale : existe-t-il des mécanismes ou un terrain qui favorisent l'acceptation de ce que personne ne devrait jamais subir ?

En tant que praticienne en Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC), je rencontre quotidiennement des personnes confrontées à cette réalité invisible. Cet article revient sur les grands leviers psychologiques de l'emprise, le rôle de la TCC et les étapes indispensables pour sortir du silence et se reconstruire.

1. La "pandémie silencieuse" : reconnaître les visages de la violence

On associe souvent la violence aux coups et aux blessures visibles. Pourtant, la violence psychologique constitue le socle invisible sur lequel reposent toutes les autres formes d'abus. C’est une véritable pandémie silencieuse qui se traduit fréquemment sur le plan clinique par des manifestations non spécifiques :

  • Une anxiété chronique et inexpliquée ;

  • Un épuisement physique et émotionnel constant (état de sur-vigilance) ;

  • Des épisodes dépressifs ou une perte progressive du sens de soi.

Cette violence est insidieuse parce qu'elle altère petit à petit le cadre de référence de la victime. Elle transforme l'inacceptable en une norme quotidienne face à laquelle la personne finit par adapter sa propre réalité pour survivre au stress subi.

2. Les mécanismes psychologiques de l'emprise

Pourquoi est-il si difficile de réaliser ce qui se joue ou de quitter une relation abusive ? L’explication ne réside pas dans une prétendue faiblesse de caractère, mais dans des processus psychologiques puissants et documentés.

Le Gaslighting ou la déstabilisation cognitive

Le gaslighting (ou détournement de cognition) est une forme de manipulation visant à faire douter la victime de ses propres perceptions, de ses souvenirs ou de sa santé mentale. Face à des phrases comme "Tu inventes tout", "Tu es trop sensible" ou "Ce n'est jamais arrivé", la victime finit par ne plus faire confiance à son propre jugement et remet son évaluation de la réalité entre les mains du manipulateur.

La dissonance cognitive et la culpabilité

Lorsqu'il existe un décalage entre les valeurs d'une personne (le désir d'une relation saine, le respect) et ce qu'elle vit au quotidien, le cerveau cherche à réduire cet inconfort. Le partenaire abusif alternant souvent phases d'affection et phases de violence, la victime tend à minimiser les accès de violence et à s'attribuer la responsabilité des conflits ("Si j'avais fait attention, il ne se serait pas énervé").

L'érosion de l'estime de soi et l'isolement

L'emprise fonctionne en coupant la personne de ses soutiens extérieurs (amis, famille, collègues). Privée de repères externes et soumise à une critique permanente, l'estime de soi s'effondre. La victime intègre l'idée qu'elle ne mérite pas mieux ou qu'elle est incapable de vivre de manière autonome.

3. L'apport des TCC dans la prise de conscience et la reconstruction

La Thérapie Cognitive et Comportementale offre des outils concrets pour accompagner les personnes victimes d'emprise ou en phase de reconstruction après une séparation.

  1. Repérer les schémas cognitifs et la déculpabilisation : La première étape consiste à identifier les pensées automatiques erronées ("C'est de ma faute", "Je dois être plus patiente") et à faire la distinction entre la responsabilité de l'agresseur et le sentiment injustifié de culpabilité.

  2. Reconstituer la réalité (flexibilité cognitive) : Travailler sur les distorsions cognitives engendrées par le gaslighting permet d'apprendre à refaire confiance à ses ressentis, ses besoins et son intuition.

  3. Travailler l'affirmation de soi et la pose de limites : Réapprendre à dire non, identifier les signaux d'alerte (red flags) dans les relations futures et reconstruire une estime de soi solide et pérenne.

4. Vous n’êtes pas seule : des ressources pour agir

Accepter de voir la réalité est une étape courageuse. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes ou si vous vous interrogez sur votre situation relationnelle, rappelez-vous que la violence n'est jamais justifiable et que des solutions anonymes et gratuites existent pour vous informer et vous protéger :

  • 3919 – Violences Femmes Info : Numéro d’écoute national, gratuit, anonyme et accessible 24h/24 et 7j/7.

  • 17 ou 112 : En cas d’urgence immédiate (Police / Secours).

  • Plateforme gouvernementale : arretonslesviolences.gouv.fr pour échanger de manière sécurisée et anonyme par tchat.

  • 116 006 (France Victimes) : Écoute, accompagnement juridique et psychologique.

🎧 Pour approfondir ce sujet et écouter l'intégralité de mon échange avec Stéphanie Jary, retrouver l'épisode complet du podcast États Dames ici .

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